Extraits de "Si les dieux incendiaient le monde"

"Bien des années plus tard, quand j'avais regardé l'album avec Katia, elle m'avait demandé pourquoi j'avais l'air triste sur les photos et je lui avais parlé d'Albane, de mon amour pour elle - l'enfant chérie est toujours celle qu'on ne voit pas, celle qui s'en va. À la place vide qu'elle avait laissée j'avais bâti des cités, des mondes, un univers, sur son absence j'avais tracé mille routes imaginaires. J'aurais voulu garder pour moi l'enfant prodige - mes enfants n'avaient pas besoin de gloire, d'amour seulement. Mais il n'y avait pas eu assez d'amour, il avait donc fallu la gloire."

"L'enfance de mes filles m'angoissait. Je ne savais pas comment rester auprès d'une vie qui changeait chaque jour et me rappelait l'imminence de notre fin - le murmure au bord de la peau, la fièvre au bout des doigts, les grands espaces parcourus en rêve dans la chambre endormie. Le battement sourd du temps qui passe cognait à mes oreilles alors je m'enfuyais. Je répondais à l'appel des lacs."

"Elle ignorait que l'âge est un mirage, une illusion dont on s'éveille à l'aube de la mort, lorsqu'on regarde une dernière fois derrière soi. On se retourne, on n’aperçoit plus qu’un chemin étroit à l’écart de tous ceux qu’on aurait pu prendre et nulle âme ne suit le sillon creusé par nos pas. On marche seul vers la porte obscure, naïf jusqu’au terme, ignorant qu’on a été libre. Que la mort aura ce goût de liberté dévoilée à l’instant d’y renoncer. On a passé son existence à dénoncer les déterminismes et on réalise soudain que rien ne nous déterminait sauf ce moment ultime, ce saut qu’on fait malgré soi, sans pouvoir choisir le ton ni la manière. Il n’est plus question de choix ni de consentement. On est révoqué. Le monde continuera sans nous.
Ou peut-être pas."

"Une mouche s’était posée sur le pupitre de Katia, les pattes engluées dans une tache d’encre, et plus le poème s’étirait plus la tache autour de la mouche s’élargissait. Un monde inconnu s’ouvrait à la pensée, on pouvait le prolonger à l’infini, écouter ses résonances, c’était donc ça, la culture, avait-elle pensé, une tache bleue qui se dilatait, une source où venait s’abreuver l’imaginaire. On découvrait un univers parallèle, des eaux nous portaient vers des rivages insoupçonnés, on allait vivre enfin, explorer les abysses, voguer d’un courant à l’autre puis s’échouer quelque part, épuisé et ravi. On aurait gardé sur soi les traces du voyage, la clarté pâle de « l’aurore aux doigts de rose » qu’Homère avait offerte au héros aux mille ruses. On allait pouvoir peindre des fresques, dessiner des traits sur un vase, des traits fins, ceux d’un navire, rouge sur fond noir, et Ulysse attaché au mât. Du fond du vase nos descendants entendraient peut-être un jour monter le chant des sirènes."

"Yvan avait braqué son objectif vers elle. Il voulait saisir en images le bourdonnement, les ailes brillantes de la colonie ébauchant un essaim, les ouvrières survolant les tombes en quête d’un nid. La branche cueillant le vol de la reine. La vieille reine qui se balançait négligemment au-dessus d’une tombe d’enfant, c’était la nature amnésique poursuivant son œuvre et se multipliant – car l’oubli portait des ailes et elles battaient au-dessus de la pierre –, la mort et le vivant entremêlés. L’objectif d’Yvan avait fixé les images de plus en plus vite dans le silence du crime enseveli."